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Hassan Darsi

PERSISTANCES (textes d'exposition)

Le toit du monde II

L’artiste revisite Le toit du monde - une performance à huis-clos réalisée en 2011 avec six danseurs sur le toit des anciens abattoirs de Casablanca - dans un phare planté au milieu des vignes de Verzenay. Ici, non plus le vide et l'espace sans limite, mais l'étroitesse d'une lanterne vitrée où le corps ne se donne jamais entièrement, morcelé par l'espace, fragmenté, jamais saisi dans sa totalité. Ici, un danseur seul fait l'expérience d’une contrainte qu'il tente de traverser, dans ce lieu paradoxal, suspendu entre ciel et terre. Un corps ni enfermé ni libéré, qui appréhende depuis l'intérieur le dehors qui l'entoure, un corps contenu, et pourtant traversé par l'horizon. Dans cette performance sans public, juste mémorisée par l'œil de la caméra, le danseur cherche sa place, là, où l'espace n'en laisse que peu, là, où se dresse un signal sans mer, sans lumière et sans naufrage.

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Projet en dérive V et VI

Initiée en 2009 à Casablanca, l’installation Projet en dérive prend depuis une nouvelle forme réduite à son essence : une étendue d'eau sur laquelle l’artiste « sème » une fine couche de poussière d'or. La poudre dorée qui stagne en surface, dérive, s’agglutine et se disperse lentement au gré d’infimes déplacements d’air. Dans ce mouvement organique, silencieux et presque imperceptible, l’or livre quelque chose d'inquiétant et convoque la dérive dans ce qu'elle a de plus littéral : un état de suspension, une lente disparition des repères, où même la préciosité de l'or semble vouloir se dissoudre… A la fois mirage et marécage, cette étendue dorée s'impose comme une présence vivante, celle d'un monde qui s’enlise lentement, sans bruit et sans destination, comme une question posée à même le sol.

 

Point zéro IV

Les Point zéro sont des interventions dans l'espace public qui utilisent la dorure pour soustraire une sculpture au regard. Une manière de souligner par la disparition même et d’opérer un déplacement dans la perception de l'objet dissimulé. L'intrusion de l’or capte le pouvoir d'attraction des statues pour nous le renvoyer par réflexion. A ce jour, seul le Point zéro de Charleville-Mézières a pu être réalisé ; ceux de Malines et Thessalonique n'ont pu voir le jour faute d'autorisation. L'artiste réinvente alors le projet par simulation en proposant des cartes postales de sculptures recouvertes d'un aplat d'adhésif doré. Un geste d'occultation qui n’est pas sans évoquer le visage flouté, les mots « caviardés », l'identité qu'on dérobe au regard. Une manière de contourner les aléas administratifs pour faire exister et voyager ces Point zéro imaginaires à travers le monde.

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Série : Tanks explosés

Ces maquettes de collection, patiemment assemblées, saccagées puis dorées, reconstituent à l’échelle l’exacte réalité des chars utilisés durant différentes guerres. L’artiste reconstitue ainsi ce jeu de pouvoir à l’échelle de gadgets pour adulte qui nous confrontent à la persistance de la violence. Figés dans leur destruction et dans leur gangue de dorure, ces miniatures deviennent des objets ambigus. Dans ce brouillage le tank n’est plus seulement un tank ; ce qu’il communique est beaucoup plus incertain. La dorure devenue presque virtuelle nous éloigne de la perception que nous en avons ; elle souligne le danger porté par ces machines de guerre tout en les fragilisant irrémédiablement - comme une mise en abîme.

 

Or d'Afrique II

Hassan Darsi détourne les mécanismes universels qu’engendre immanquablement la couleur de l’or, en même temps qu’il interroge notre regard, celui que nous portons et celui que nous ne portons plus sur les choses de la vie. C’est également ce qui porte le travail de l’artiste lorsqu’il transpose à grande échelle ce processus de recouvrement par la dorure. L’adhésif doré d’Or d’Afrique tend à faire disparaître les monumentaux cubes de bétons de la digue, en même temps qu’il en souligne l’existence et en sous-entend les histoires tragiques de traversées et de naufrages. L’or (d’Afrique) devient alors à la fois le phare qui signale le danger et la richesse convoitée qui aveugle.

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Soulèvement XV

Une base de petits cubes, agencés en mosaïque, semble s’être déstructurée et soulevée pour faire naître une nouvelle couche chaotique... Paysages de ruines, éruptions terrestre, ruptures dans la norme imposée ou allégories de conventions ébranlées, ces tondi colorés, mi sculptures, mi bas-reliefs, ne sont pas non plus sans évoquer les interventions de l’artiste sur les cubes gigantesques des jetées (Or d’Afrique), ici réduits à l’échelle de tesselles. La forme du carré, signe de l'immanence et de l’ordre terrestre, est comme bousculée sous l’emprise d’une pression invisible mais perceptible, d’une métamorphose en cours et d’un désir impérieux d’émancipation.

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Mirage VI

Réalisées en plexiglas translucide, les sculptures de la série Mirages se déploient à l'échelle de maquettes, comme autant d'échafaudages suspendus dans un moment « zéro ». Les fines baguettes, agencées verticalement et horizontalement, dressent une trame géométrique minimaliste, réduite à une ossature dont la transparence brouille les contours et démultiplie les points de vue. Dans cet entrelacs de plexiglas, une silhouette se devine, celle du continent africain, diffuse, presque fantomatique, une forme évanescente qui émerge sans jamais tout à fait se fixer, un Mirage… Entre ce qui se construit et ce qui se dérobe, entre la promesse et l'illusion, l’œuvre s’impose comme une présence qui vacille, se donne et se retire dans le même geste.

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Sans l'ombre d'un doute / Bidoune adna chak

Niché entre collines et forêts, Benni Aïssi, hameau de la province de Benslimane au Maroc, jouissait d'un cadre environnemental exceptionnel et d'une vie paisible jusqu'à l'arrivée des carrières... Tant bien que mal les habitants en ont accepté les multiples nuisances jusqu'à la menace d'un nouveau projet de carrière, en plein cœur de leurs habitats, de leurs terres agricoles et de la forêt. Le film raconte l’enfer des carrières, le va-et-vient incessant des camions, la poussière, les terres désolées, les explosions, la peur, l’incertitude et la colère des riverains, leur mobilisation contre ce projet, accompagnée par l'artiste Hassan Darsi. De l'ombre d’un danger imminent à la concrétisation de jardins agro-écologiques, posés en vis-à-vis du potentiel désastre, histoire de l’engagement d’un village pour la sauvegarde de son territoire. 

 

L’Homme qui court 1, Half Moon (Maroc) L’Homme qui court II, Rue de l’Enfer (Belgique), L’Homme qui court III, passage de la salle d'asile (Mulhouse)

Habillé en rouge et vert, aux couleurs du drapeau marocain, l’artiste court. Il court, sans raison apparente, sans but véritable ou du moins clairement énoncé. Il court, dans le no man’s land d’un futur projet immobilier inachevé et abandonné ; dans le désert de la rue de l'Enfer d’une petite ville de Belgique ; dans le passage de la salle d'asile de l’ancienne cité ouvrière de Mulhouse… Il court, sans autre intention que de souligner par cette action vaine les espaces qu’il traverse. Il court, porté dans son effort par l’énergie qu’il déploie à signaler les aberrations et étrangetés de nos espaces de vie, qu’ils soient projection ou réalité. De ces performances discrètes, il reste des séquences presque figées, comme suspendues dans une attente incertaine. Et on ne sait plus vraiment en regardant ces images si c’est l’artiste qui parcourt ces espaces ou si ce sont eux qui traversent le coureur insaisissable.

 

Façade dorée II

L’artiste réactive sur la façade de La Fonderie à Mulhouse un geste inauguré pour une galerie d’art de Casablanca en 2007 : recouvrir entièrement la surface d'une architecture d’adhésif doré. La façade, d'ordinaire simple limite entre le dedans et le dehors, devient alors une peau aveuglante, qui attire et déstabilise à la fois. L’or déplace le point de vue familier sur le bâtiment et le fait basculer dans l'étrange... La surface miroitante renvoie aux passants leur propre image, absorbe la place, le ciel, les mouvements alentour, et les intègre dans l'œuvre. Le bâtiment semble alors disparaitre dans cette réflexion mouvante, et dans cet éclat ostentatoire devenir un seuil éblouissant entre la ville et l'exposition, qui invite sans dévoiler et fait de chaque visiteur, le temps d'un reflet, une part de l'œuvre.

 

Le toit du monde I

Le toit du monde, c'est un jeu d'improvisations et un assemblage : le ciel, la ville, le vide, et les corps qui appréhendent librement émotions, espace et absence de murs. Et au-delà des anciens abattoirs et des polémiques suscitées par ce lieu abandonné, agir dans un projet qui s'installe où personne ne cherche à s'installer, sur un toit aux frontières matérialisées par le vertige. Le toit du monde, c'est une juxtaposition de corps qui viennent s'expérimenter, se confronter, s'émouvoir et se mouvoir dans cette absence d'espace qu'ils font exister… Et si ce vide, cette ouverture sur la ville et sur le ciel, faisait réciproquement exister ces corps ? Cette rencontre, juste mémorisée par l'œil de la caméra, ces performances sans public à ciel ouvert, sont autant de complicités autour d'une même forme. Un regard sur un lieu, un quartier, une ville, ici ou ailleurs… Là, où danser sur les toits peut être un acte de résistance et d'existence.

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New Babel II

Au lendemain du 11 septembre 2001, Hassan Darsi recouvrait minutieusement son téléviseur d'adhésif doré, figeant ainsi dans la dorure le flux ininterrompu des images diffusées par les médias du monde entier. Née d'une évidence autant que d'une violence, New Babel interroge le rôle des médias comme vecteur controversé d'un nouvel esclavage de l'image. Vingt-cinq ans plus tard, l'artiste reconstitue ce même téléviseur en OSB, un produit dérivé du bois utilisé en construction, un peu comme si l'objet, dépouillé de sa parure dorée, revenait à l'état de carcasse. Pour autant les matériaux utilisés sont toujours des ersatz, le premier de l’or, le second du bois, et l’un comme l’autre agissent comme un révélateur. Ce que l’or reflétait sous son éclat, le bois l’expose dans sa rusticité, l'impermanence des certitudes et la fragilité d’un monde toujours en chantier.

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Martyrs

Les planches martyr sont des pièces de bois utilisées en menuiserie comme support sacrificiel lors des opérations d'usinage. Placées sous l’objet à travailler elles protègent le plateau de travail des passes trop profondes et « souffrent » ainsi à sa place. Les Martyrs de Hassan Darsi sont des planches de MDF dorées à la peinture avant d’être confiées à l’aléatoire des commandes ordinaires du menuisier : boiseries de portes, arabesques d’ébénisterie, moucharabieh, … la planche endure les couches successives et en conserve les stigmates. L’enchevêtrement de motifs, qui résulte de chaque Martyr, constitue une mémoire silencieuse. Empreintes, blessures, témoignages, les Martyrs de l’artiste deviennent plus précieux que la pièce « noble » et semblent vouloir inverser l’ordre des choses.

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Mire

En 1968, 2001, l'Odyssée de l'espace interroge la quête d’infini et de puissance de l'homme et son revers : la machine dépasse son créateur et retourne contre lui sa propre logique. À l’instar d’Icare, dont l'orgueil démesuré précipite la chute, l'humanité s'élance vers les étoiles, portée par ses ambitions et ses progrès technologiques, sans en mesurer les conséquences. En 2001, l'image du siècle, diffusée en boucle, montre une réalité qu’on peine à croire tant elle ressemble à une fiction… Mire rejoue cette interférence. Sur le tissu, les images de la conquête spatiale se disloquent, traversées d'artefacts chromatiques, le signal ne passe pas, passe mal, ou passe autrement. Le glitch n'est pas un accident, il est le symptôme d'un message déformé dès l'émission. Comme dans New Babel, où le téléviseur interroge le pouvoir des médias et la fragilité de nos certitudes, Mire expose la fragilité du sens : ce que les images promettent, elles le trahissent.

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Le Square d'en bas

Utilisant les projets de maquette comme autant de déclencheurs de prise de conscience, Hassan Darsi s'est penché cette fois sur le sort du bâtiment Legal Frères et Cie, avenue Mers Sultan à Casablanca, que surplombait l’Atelier de La Source du lion. En reconstruisant le bâtiment en maquette à échelle de 1/50ᵉ, Hassan Darsi a ouvert les portes du possible : nouvelle histoire, nouvelle forme et nouveaux questionnements. La maquette de Legal Frères et Cie, regardée au détail et posée au cœur de collaborations artistiques et d’échanges avec les citoyens, a comme philosophie la nécessité de réfléchir ensemble les réalités sociales et urbaines qu’on ne prend pas le temps de regarder. La maquette et quelques images restent aujourd’hui les seuls témoins du bâtiment (détruit en 2017) dans son intégrité, témoins d’un naufrage et des réalités politiques et urbaines de Casablanca.

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Zone d'incertitude 

Un homme peint. La frêle corniche qui abrite ses pas est à une vingtaine de mètres du sol... En bas la rue, la circulation, le cœur historique de Casablanca... Il peint un bâtiment abandonné et en ruine de l’époque du protectorat, jadis fleuron de l’économie française au Maroc. Une action vaine qui souligne les paradoxes socio-économiques du Maroc... Un geste exagérément ralenti, comme suspendu dans l’espace et le temps, qui interroge la légitimité de nos actes en même temps qu’il créé une Zone d’incertitude dans laquelle la réalité pourrait devenir fiction.

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Persistances

 

Habiter poétiquement le monde[1] avec persistance pourrait être le lien qui traverse la démarche artistique de Hassan Darsi. Une démarche jamais frontale, qui se construit dans un rapport attentif à ce qui demeure, à ce qui insiste, à ce qui continue d’agir au-delà des apparences. Les formes qu’il mobilise, installations, sculptures, films, dispositifs architecturaux, performances, photographies, sont autant de surfaces de projection où s’entrelacent mémoire collective, fictions politiques et réalités matérielles. Loin de toute lecture linéaire, son œuvre s’inscrit dans un temps stratifié, fait de survivances, de superpositions et de déplacements. Dans une exploration des formes et des médiums sans cesse renouvelée, il questionne le présent qu’il traverse et qu’il habite, les réminiscences du passé, les traces et les « architectures » visibles ou invisibles du monde. 

Dans ses travaux avec et autour de la dorure - rassemblés sous le terme générique Applications dorure - l’artiste détourne les mécanismes universels qu’engendre immanquablement la couleur dorée. L’or n’y est pas seulement une matière précieuse, mais un opérateur symbolique, révélateur de rapports de pouvoir profondément ancrés, dont les effets continuent de structurer les économies et les représentations contemporaines. La dorure devient une fiction persistante, cristallisant désir, convoitise, domination et violence historique ; devient un révélateur qui brouille nos repères visuels ordinaires, une forme vibrante, une peau fragile et instable, esquisse des mutations du monde.

Cette attention particulière portée aux empreintes matérielles et idéologiques se prolonge aussi dans l’espace public, souvent lieu d’une organisation silencieuse du pouvoir. Là, les œuvres deviennent projets, et, qu’elles soient liées à l’espace urbain ou rural, révèlent comment l’urbanisme inscrit rapports de force et hiérarchies sociales dans le quotidien. Et que le médium soit la réalisation de la maquette d’un bâtiment à l’abandon ou d’un film dénonçant un projet de carrière dans un paysage préservé, c’est la « mise à l’échelle » du contexte et de ses réalités qui opère. Un processus souvent long, qui s’accompagne de complicités, emprunte différents chemins, et s’attache toujours à rendre visible le réel avec justesse et poésie.

Le travail de Hassan Darsi est une œuvre en mouvement, interdépendante de processus qu’il laisse parfois volontairement lui échapper. Il aime à brouiller les pistes même de ses intentions, à se détacher du sujet, pour mieux s’en approcher. Ses œuvres nous invitent à habiter des zones intermédiaires, d’incertitudes, où les traces ne sont pas de simples vestiges, mais des forces actives, capables de rendre lisibles les tensions profondes de notre époque. 

De Reims à Mulhouse ces Persistances tissent un fil sensible entre les différents travaux de l’artiste et se déploient dans un rapport attentif à sa démarche artistique.

 

Florence Renault-Darsi (février 2026)

 

[1] - Concept empruntée par le philosophe Martin Heidegger à un vers du poète allemand Friedrich Hölderlin : en allemand : « ...dichterisch wohnet der Mensch auf dieser Erde » (poétiquement habite l’homme sur cette terre), issu du poème « In lieblicher Bläue » (En bleu adorable).

 

https://www.hassandarsi.com/post/persistances

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© 2022 florence renault-darsi

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